Sober curious : la curiosité de la sobriété, et le kava

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La curiosité de la sobriété comme tendance, pas comme interdiction

Sober curious, littéralement curiosité de la sobriété, est un terme qui a connu une ascension fulgurante ces dernières années dans le monde anglophone, et qui a depuis commencé à se répandre dans le reste du globe. Contrairement aux mouvements d'abstinence classiques, il ne s'agit pas d'une déclaration radicale du genre à partir d'aujourd'hui je ne touche plus une goutte. Il s'agit de quelque chose de plus subtil : s'arrêter et se demander pourquoi on tend en fait la main vers un autre verre. Si c'est par plaisir, par habitude, sous pression sociale, ou comme moyen d'échapper au stress.

Ce qui a popularisé cette façon de penser, c'est un livre de la journaliste britannique Ruby Warrington, publié en 2018 chez HarperOne sous le titre Sober Curious. Warrington y décrit ses propres difficultés avec ce qu'elle appelait la consommation sociale intense d'alcool, une consommation assez intense pour restreindre clairement la qualité de sa vie, sans pour autant atteindre le seuil de l'addiction. Le livre a rapidement trouvé un large public et est devenu une référence pour tout un mouvement qui comprend aujourd'hui des bars sans alcool, des applications pour compter les jours sans alcool, et un groupe croissant de personnes qui expérimentent une réduction de leur consommation sans porter l'étiquette de dépendant.

Deux dimensions d'une même question

En pratique, sober curious s'étire entre deux pôles. Le premier est la curiosité : à quoi ressemble la vie quand elle n'est pas rythmée par une décompression du soir avec une aide chimique, un week-end plus chargé après une semaine difficile, une soirée qui doit se terminer à l'aube. C'est une question sur la qualité du quotidien, sur le sommeil, la concentration et le calme intérieur, précisément les domaines que l'alcool perturbe le plus facilement.

La seconde dimension est la conscience sociale. L'alcool est légal, largement disponible, et dans de nombreuses cultures il conserve encore un vernis aspirationnel : un symbole de statut, un élément de la fête, une preuve que quelqu'un sait s'amuser. Sober curious est une tentative de briser ce sortilège et de créer un espace où il est plus facile de dire non sans avoir à se justifier. D'où la popularité de lieux comme les bars sans alcool, qui offrent le rituel de boire en société sans l'éthanol.

Fait important, sober curious n'est pas la même chose que l'abstinence totale ou le traitement de l'addiction. C'est plutôt une attitude ouverte à quiconque boit occasionnellement mais se demande si boire lui rend vraiment service. En ce sens, cela diffère des anciens mouvements de tempérance, qui reposaient sur une ligne dure : on boit, ou on ne boit pas. Ici, la ligne est fluide et dépend de décisions quotidiennes plutôt que d'une résolution unique.

Où le kava est entré dans cette conversation

Parallèlement à la croissance du mouvement sober curious, des bars à kava ont commencé à se multiplier aux États-Unis, des établissements servant une infusion préparée à partir de la racine de kava (Piper methysticum), une plante présente dans la culture des îles du Pacifique depuis des milliers d'années. Une étude publiée dans l'American Journal of Drug and Alcohol Abuse, qui a analysé plus de 400 publications en ligne sur le kava entre 2006 et 2021, décrit ce phénomène comme l'entrée discrète mais régulière du kava dans le courant dominant américain. Les auteurs notent que les usagers se tournent le plus souvent vers le kava précisément comme alternative à l'alcool ou aux sédatifs pharmaceutiques, plutôt qu'à la recherche d'un effet fort et enivrant.

Cela explique pourquoi le kava et sober curious s'accordent si bien. Dans les communautés du Pacifique, le kava sert depuis des siècles de ciment social : on le boit ensemble, assis les uns près des autres, en parlant, parfois en chantant. C'est, autrement dit, un rituel de consommation tout prêt qui n'a pas besoin d'éthanol pour rassembler les gens. Si vous voulez en savoir plus sur la plante elle-même et ses origines, il vaut la peine de consulter l'introduction au kava et l'article sur sa culture.

En quoi les effets du kava diffèrent de ceux de l'alcool

D'un point de vue biochimique, la différence est nette. L'alcool agit comme un dépresseur général du système nerveux central, affectant de nombreux systèmes de neurotransmetteurs à la fois, ce qui se traduit par des réactions ralenties, une coordination altérée et, à doses plus élevées, la fameuse gueule de bois du lendemain. Les kavalactones, les composés actifs présents dans la racine de kava, agissent différemment et de façon plus sélective. Une étude publiée dans la revue PLOS ONE a trouvé que la kavaïne, l'une des principales kavalactones, potentialise les récepteurs GABA de type A, et ce sans impliquer le site de liaison classique des benzodiazépines, un mécanisme différent de celui des médicaments sédatifs de cette classe. Cela explique pourquoi de nombreux usagers décrivent l'effet du kava comme apaisant l'esprit sans provoquer la somnolence ou l'engourdissement typiques de l'alcool ou des anxiolytiques puissants.

Il importe, cependant, de ne pas remplacer une simplification par une autre. Le kava n'est ni un médicament ni un substitut à une thérapie, et la recherche sur sa sécurité à long terme se poursuit encore. Si vous prenez des médicaments métabolisés par le foie, en particulier des sédatifs ou des anxiolytiques, et si vous associez le kava à l'alcool, il vaut la peine d'être prudent et de vérifier auprès d'un médecin, puisque solliciter le foie avec deux substances à la fois augmente le risque d'effets indésirables. Vous pouvez en lire davantage sur ce sujet dans l'article sur le kava et le foie et sur le kava et les médicaments.

Sober curious comme processus, pas comme objectif

Ce qui relie le plus fortement sober curious et le kava, ce n'est pas la chimie mais la philosophie. Dans les deux cas, il ne s'agit pas d'une interdiction soudaine et radicale, mais d'un déplacement lent du point d'équilibre : moins de gestes automatiques vers une substance, plus de choix conscient. Si vous vous demandez par où commencer, l'étape la plus simple consiste souvent à remplacer un rituel par un autre, un verre de vin du soir, disons, par une tasse de kava entre amis. Vous n'avez pas besoin de renoncer à l'alcool pour toujours pour cela. Il suffit de commencer à se poser la question qui est au cœur de tout ce mouvement : ce vers quoi je tends la main me rend-il vraiment service ?

Il vaut aussi la peine de rappeler que sober curious ne promeut pas un unique chemin correct. Pour l'un, cela veut dire un mois entier sans alcool, pour un autre réduire sa consommation aux week-ends, et pour quelqu'un d'autre simplement la curiosité de découvrir le goût d'une soirée vécue autrement. Le kava, avec son pedigree millénaire dans la culture sociale du Pacifique, n'est ici qu'un outil parmi d'autres, pas une réponse toute faite. Le meilleur moyen de savoir s'il vous convient est de le découvrir par vous-même, lentement et sans la pression de devoir accomplir quelque chose tout de suite.

Sources

  1. Ruby Warrington, Sober Curious (HarperOne, 2018)
  2. Pont-Fernandez et al., Kava (Piper methysticum) in the United States: the quiet rise of a substance with often subtle effects, American Journal of Drug and Alcohol Abuse, 2022
  3. Chua et al., Kavain, the Major Constituent of the Anxiolytic Kava Extract, Potentiates GABAA Receptors, PLOS ONE, 2016